Proposée du 4 avril au 13 août par la Philharmonie de Paris, l’exposition Jamaica Jamaica ! a offert aux visiteurs la possibilité de découvrir cette petite île caribéenne au travers de ses musiques. Étonnant et captivant voyage où Kingston prend des allures de capitale du tempo et de l’harmonie, et où la spiritualité n’est jamais bien éloignée.

Nés en Jamaïque, le ska et le reggae, pour ne citer qu’eux, ont profondément marqué une scène musicale mondiale dont Bob Marley, 36 ans après sa mort, demeure une icône connue dans le monde entier, toutes générations confondues. Ce résultat vient de loin. Il est le fruit de l’histoire d’une île d’abord peuplée par des Indiens venus des Amériques aux 5e-6e siècles. Le 2 mai 1494, Xaymaca ou Xamaica, la « Terre du bois et de l’eau », vit arriver un certain Christophe Colomb. À partir du 16e siècle, les vaisseaux négriers venant d’Afrique prennent l’habitude d’y débarquer les plus fortes têtes. Espagnole, l’île devint britannique en 1670, entre deux périodes de forte immigration française. Elle obtint  son indépendance le 6 août 1962. Comme le souligne sa devise, Out of Many One People (De plusieurs, un peuple), la Jamaïque est le fruit d’un brassage culturel, chaudron magique propice à une formidable vitalité musicale. Dans sa biographie consacrée à Bob Marley, Jean-Philippe de Tonnac souligne que pas moins de 100 000 disques y furent produits lors de la seconde moitié du 20e siècle. Pas mal pour un pays comptant à l’époque près de 2,5 millions d’habitants !

Ouvert à tant d’influences culturelles, le particularisme jamaïcain s’est aussi construit autour de l’intégration de différentes traditions spirituelles et confessionnelles. Animisme des ancêtres africains, Églises catholiques et protestantes importées d’Europe, adorateurs de Shiva venus d’Inde prendre la place des esclaves affranchis au milieu du 19e siècle… Il est d’ailleurs tentant de voir dans les locks portés par les Jatadharas et les Sannyasis l’origine de cette chevelure qui, sous le nom de dreadlocks (locks de l’effroi), deviendra l’un des signes distinctifs des communautés rasta, avec le cannabis et… le reggae.

Nous y voilà. Le reggae, ce style musical né au milieu des années 60 d’une volonté de ralentir le rythme du ska, lui-même dérivé du rocksteady, fait désormais partie intégrante de deux patrimoines indissolublement liés : celui de l’identité jamaïcaine et celui de l’histoire mondiale de la musique. Tout l’intérêt de l’exposition Jamaica Jamaica ! consistait à dépasser cette généalogie artistique en n’hésitant pas à proposer également un autre chemin : celui du fait religieux. Joué sur toute la planète, le reggae n’appartient à personne, n’est la musique d’aucune chapelle. Mais sa destinée ne doit pas en faire oublier sa vraie portée spirituelle. Comment ne pas songer à la figure de sœur Ignatius, directrice musicale de l’école de l’Alpha Boys’ School (aujourd’hui Alpha Institute), qui, au milieu du 20e siècle, sortit de la rue de nombreux jeunes en leur apprenant la musique. Comme le rappelle Francis Dordor, dans le hors-série des Inrocks consacré à l’exposition, depuis 1892, l’établissement catholique de Kingston « accueille enfants en difficulté et musiciens en herbe. Par son excellence, elle est devenue une pépinière où certains des plus grands talents de l’île furent formés ». Les quatre membres des Stakalites, première formation de ska dont la notoriété franchit les mers, firent ainsi leurs gammes auprès de sœur Ignatius.

Aucun membre du groupe n’est passé par l’Alpha Boys’ School, mais nombre des chansons écrites et interprétées par Bob Marley and The Wailers font explicitement référence à la Bible, regorgent de thématiques christiques, d’appels au Seigneur (Jah / Jehovah) et d’évocations de Zion / Sion. L’amour, la réconciliation et la paix deviendront les principales thématiques d’un Bob Marley dont la quête mystique aura guidé l’existence et la carrière. Ce qui fait écrire à Jean-Philippe de Tonnac qu’il « est difficile d’ignorer que la musique, comme la scène où Bob évoluait (…), n’était qu’un moyen et que tout se jouait ailleurs ». Un ailleurs passant par l’Éthiopie et son souverain, Hailé Sélassié, le Négus, 225e successeur du roi Salomon. D’une lecture de la Bible où « Éthiopie » désigne l’ensemble du continent africain, de la conscience aigüe d’être les descendants d’esclaves, conscience devenue messianique au fil du temps et des luttes contre l’oppression, l’Éthiopie figurant alors la Terre promise et le Négus un nouveau Moïse, les rastafari (« rastas ») firent les piliers d’une religion à part entière. Bob Marley en sera l’un des prophètes.

Nul besoin de verser dans l’idolâtrie pour voir dans l’interprète de Oh Lord I Got to Get There, No Woman no Cry, Is This Love, Redemption Song ou Exodus bien plus qu’une star baba-cool, pacifisme doucereux et joint en bandoulière. C’est lui rendre hommage que de ne pas succomber à la tentation de la simplification et de la caricature. C’est aussi rendre hommage au reggae et à toutes les expressions artistiques porteuses de questionnements et de sens. Les 25 et 26 juillet, U2 était de passage à Paris pour  fêter les 30 ans de l’album The Joshua Tree au Stade de France. Comme Marley, le groupe irlandais, son chanteur Bono en tête, livre lui aussi une œuvre dotée de plusieurs niveaux de lecture. S’il n’en est pas forcément le plus attendu ou le plus évident, le spirituel n’en est sans doute pas le moins riche. Pensez-y lors de votre prochaine écoute d’un album de Bob Marley, de U2 ou de Leonard Cohen, disparu en novembre 2016 et chez qui la spiritualité occupait aussi une place prépondérante. Derrière la musique, il y a parfois un petit quelques-chose en plus à entendre !

En savoir plus

Bob Marley (site officiel) | Une histoire du reggae, hors-série Les Inrocks
Philharmonie de Paris | U2 (site officiel) | Leonard Cohen (site officiel)
Bob Marley, Jean-Philippe de Tonnac, Folio biographies

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