Les religions et les cultures en dialogue peuvent-elles jouer un rôle face au terrorisme, à la reprise de la course aux armements, notamment nucléaires, aux crises climatiques, aux inégalités et aux désespoirs ? Inaugurés par la chancelière allemande Angela Merkel, le président du Parlement européen Antonio Tajani, le président du Niger Mahamadou Issoufou et le grand imam d’Al-Azhar Ahmad Muhammad Al-Tayyeb, ces « Chemins de paix » ne prétendaient pas répondre à toutes les questions.
Mais en réunissant plus de 200 représentants des religions et de la société civile venus du monde entier du 10 au 12 septembre 2017 à Münster et Osnabrück, en Allemagne, pour sa traditionnelle rencontre internationale pour la paix, la communauté Sant’Egidio continue à entretenir la flamme de la lutte et de l’espérance. Car si le dialogue ne peut suffire à éradiquer la violence et la haine, il constitue le seul ciment à disposition pour construire une maison commune pacifiée. Voici quelques morceaux choisis, comme autant de paroles d’espoirs, des discours entendus lors de l’assemblée inaugurale. Ces propos peuvent donner du courage et inviter croyants et non-croyants à ne pas baisser les bras face à la violence et à la haine. Pour cela, ils méritent d’être lus, partagés et, souhaitons-le, mis en application.

Ils ont dit…

Angela Merkel, chancelière allemande, assemblée inaugurale, Münster, Paths of Peace 2017 © pointscomeun.fr 2017

Angela Merkel, chancelière, Allemagne
« Le dialogue entre différentes religions est possible. Mais il est aussi nécessaire. […] Les religions ont le devoir de construire la paix. Il ne peut y avoir aucune justification de la guerre et de la violence au nom d’une religion. Et il est triste que nous devions le souligner. Mais nous savons que l’on a toujours abusé de la religion pour donner une raison d’être aux actes de violence. Pour cette raison, les communautés religieuses sont appelées à s’opposer clairement à l’appropriation de la religion par ceux qui piétinent la dignité humaine. […] Le dialogue interreligieux n’est jamais facile. La foi touche la partie la plus intime et la plus profonde de l’être humain. Nous pourrions simplement nous replier dans nos mondes, vivre « en parallèle ». […] Mais de cette façon, nous aurions beaucoup moins l’occasion de rencontrer l’autre. Et l’ignorance engendre très facilement le préjugé et le ressentiment. Cette route nous éloignera de la coexistence pacifique. Le chemin proposé par la communauté Sant’Egidio est basé sur la rencontre, la compréhension et la réconciliation. Il offre la possibilité de se rencontrer dans le dialogue et de prouver qu’une évolution positive est possible, même si cela peut nécessiter beaucoup de patience et de travail. […] Dans notre monde interconnecté, les développements et les décisions prises en Europe ont des répercussions dans d’autres régions du monde et vice versa. Que nous le voulions ou non, nous avons la responsabilité d’assurer la sécurité et la stabilité en soutenant des solutions pacifiques non seulement en Europe, mais aussi dans d’autres parties du monde. […] Les questions globales ne peuvent être résolues qu’avec des réponses globales. […] L’éducation et la formation professionnelle sont et restent une question centrale dans le développement économique. Je dirais même que le niveau d’éducation détermine également la participation politique et le développement démocratique d’une société. […] Quand il y a un manque de sécurité et des perspectives économiques, quand il y a un manque d’espoir, les hommes et les femmes aspirent à une nouvelle vie ailleurs. Pour ce faire, dans leur misère et leur désespoir, ils acceptent d’emprunter les routes les plus dangereuses. […] Je voudrais souligner l’engagement de la communauté de Sant’Egidio dans la mise en place des couloirs humanitaires. Ils permettent aux réfugiés de ne pas tomber dans le piège des trafiquants d’êtres humains. […] Vous donnez ainsi un merveilleux exemple du rôle que la société civile peut et devrait prendre pour donner au monde un visage plus humain. Les Églises et les communautés religieuses se distinguent souvent par leur capacité à imaginer des solutions pour faire face aux crises humanitaires, ce qui manque souvent aux responsables politiques dans de nombreuses régions du monde. Que ce soit l’éducation ou la santé dans les pays pauvres, et dans bien d’autres domaines, ce sont des partenaires irremplaçables dans la coopération au développement qui œuvrent sans relâche à la défense d’une coexistence pacifique. »

Pape François (photo d'archive) © pointscommeun.fr 2017

Message du pape François
« L’année dernière, nous avons célébré le 30e anniversaire de ce processus de paix et de dialogue initié par Saint Jean-Paul II à Assise, en 1986. Il demeure opportun et nécessaire, tant que les conflits, la violence, le terrorisme et la guerre continueront à menacer des millions de personnes, violeront le caractère sacré de la vue humaine. […] Aux côtés des responsables politiques et des représentants de la société civile qui doivent promouvoir la paix en tous lieux, aujourd’hui et demain, les religions sont appelées, par la prière et par des efforts humbles, concrets et constructifs, à répondre à cette soif (de paix), à identifier et, avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, paver inlassablement de nouveaux chemins de paix. […] En tant que leaders religieux, particulièrement à ce moment de notre histoire, nous avons aussi le devoir d’être et vivre comme des hommes de paix, de témoigner avec insistance que Dieu porte la guerre en horreur, cette guerre qui n’a jamais été sainte et cette violence qui ne saurait être perpétrée ou justifiée au nom de Dieu. Nous sommes de même appelés à déranger les consciences, à répandre l’espoir, à encourager et à supporter les faiseurs de paix où qu’ils soient. Nous ne pouvons et ne devons pas rester indifférent, ignorer ces tragédies provoquées par la haine et laisser mettre de côté les femmes et les hommes au nom du pouvoir et du profit. Votre présence ici et votre souhait d’éclairer de nouveaux chemins de paix peuvent être vus comme une réponse à cet appel qui nous invite à surmonter l’indifférence face à la souffrance humaine. Je vous en remercie, comme je vous remercie de vous être rassemblés, malgré vos différences, afin de chercher comment se libérer de ces maux que sont la guerre et haine. »

Andrea Riccardi, fondateur de la communauté Sant'Egidio, assemblée inaugurale, Münster, Paths of Peace 2017 © pointscomeun.fr 2017

Andrea Riccardi, fondateur de la communauté Sant’Egidio
« En l’espace de quelques années, notre monde a beaucoup changé. […] Avec le processus de mondialisation, les peuples se sont mélangés, les communications sont devenues rapides et un vaste marché s’est développé. Les grandes puissances se sont délitées, laissant place à une nouvelle ère, celle de la globalité. Mais il manquait quelque chose. La mondialisation de l’économie aurait dû s’accompagner d’une unification spirituelle. Les traditions spirituelles sont restées, pour la plupart, bornées dans leurs horizons traditionnels. Souvent, elles n’ont pas pris conscience que la mondialisation était aussi une aventure de l’esprit et de la foi. La peur, en revanche, s’est répandue. Face à d’immenses espaces ouverts sur le monde, à des « invasions » redoutées, d’anciennes frayeurs resurgissent. Les peuples veulent être rassurés alors que s’imposent la rhétorique violente du rapport de force ou celle de leaders belliqueux. Identifier un ennemi est rassurant. Face à la terreur que suscite l’idée de l’autre, de nouveaux murs s’élèvent. C’est la contradiction de notre époque : un monde uni et en même temps très divisé. […] L’unification spirituelle du monde n’a pas eu lieu. L’unification spirituelle ne signifie pas homogénéisation ou uniformisation. Il s’agit plutôt d’un profond mouvement de dialogue spirituel et interreligieux qui ouvre à l’amitié, au-delà des différences. […] C’est bien souvent une mondialisation sans âme qui s’est affirmée, à l’image de la mentalité matérialiste engendrée par l’économie. […] Les courants spirituels changent (pourtant) l’histoire. […] Souvenons-nous de la Réforme protestante par exemple. Il y a cinq cents ans, à partir de l’Écriture seule, d’une approche différente de la Bible, elle a changé le monde. »

Antonio Tajani, président du Parlement européen
« Immigration, terrorisme, chômage. De notre capacité à relever ces défis, auxquels s’ajoute la lutte contre le changement climatique, nécessaire pour assurer l’avenir de notre planète, dépend la paix en Europe et dans le monde. Dans ce contexte, les religions jouent un rôle clé car elles représentent les valeurs qui sous-tendent notre civilisation : la tolérance, la place centrale de la personne, la miséricorde. Le dialogue entre la politique et les religions, ainsi que le dialogue entre les religions, est fondamental et doit être renforcé. Ce n’est qu’à travers ce dialogue que nous pouvons lutter contre toutes les formes d’intégrisme et de radicalisation. Car quiconque tire au nom de Dieu tire sur Dieu. Comme l’a rappelé le pape François en septembre dernier à Assise, à l’occasion du 30e anniversaire de l’appel à la paix lancé par Jean-Paul II : « Il n’y a pas de guerre sainte, seule la paix est sainte. »

Mahamadou Issoufou, psdt du Niger, assemblée inaugurale, Münster, Paths of Peace 2017 © pointscomeun.fr 2017

Issoufou Mahamadou, président du Niger
« Je tiens à saluer le travail irremplaçable de Sant ‘Egidio qui, des décennies durant, a mené des initiatives les plus audacieuses pour développer le dialogue entre parties à différents types de conflits, pour rapprocher des dirigeants et des peuples divisés, pour promouvoir la paix dans le monde. La communauté Sant ’Egidio, grâce à son travail au niveau international dans l’éducation, l’action humanitaire, la promotion et la protection des droits humains, la promotion du développement économique durable ainsi que la promotion de la compréhension, la tolérance et la solidarité, apporte à l’humanité une contribution inestimable dans le renforcement de la culture de la paix. Alors qu’elles paraissaient souvent improbables, ces initiatives ont été couronnées de succès. Comme on le sait, le problème clé de la relation à l’autre est la reconnaissance. Il est important de reconnaitre que tous les êtres humains, quels que soient leur origine, leur religion, leur race, leur âge leur sexe, ont la même dignité. Il faut aussi accepter que le monde est culturellement divers. Il faut avoir l’esprit ouvert et construire des ponts entre civilisations et non des murs. Une culture close est une culture qui se refuse à être fécondée par des apports extérieurs. L’intolérance est inséparable du dogmatisme. Or, avec ou sans Dieu, le dogmatisme est toujours dangereux. Il conduit au terrorisme aussi bien sur le plan politique que sur le plan religieux. […] C’est dans cet esprit que nous avons créé au Niger, des comités de dialogue inter-religieux et intra religieux. […] Compte tenu du succès enregistré par ces comités, un comité National de dialogue inter religieux est en cours de création pour la prise en charge des mêmes questions au niveau national. […] Par ailleurs, il a été créé une Haute Autorité à la Consolidation de la Paix (HACP). Elle déploie ses activités sur le territoire national avec beaucoup de succès […] pour marquer le lien indéfectible entre paix, Sécurité et Développement. […] Il s’agit de renforcer la culture du débat démocratique contradictoire et développer les capacités de compromis et de consensus chez les acteurs intéressés ou concernés par les conflits. »

Ahmad Muhammad Al-Tayyeb, grand imam de l’université Al-Azhar, Égypte
« Pour l’islam, comme pour toutes les religions, la discrimination fondée sur la pauvreté ou l’origine ethnique est un acte inhumain. […] Et ceux qui ont été éduqués selon l’enseignement des prophètes et selon des principes éthiques savent bien qu’il faut reconnaître le principe selon lequel l’homme est le frère de tout être humain. Il est son égal en humanité. […] La solution, je crois, réside dans une éthique humanitaire mondiale qui rassemblerait l’Orient et l’Occident, qui gouvernerait notre monde contemporain et guiderait son évolution. […] Les religions peuvent être une alternative à cette éthique d’opposition et de conflit qui a poussé notre monde vers le suicide de la civilisation. […] Mais pour cela, il faut que les religions soient en paix, conformément au célèbre adage qui dit : « Il n’y a pas de paix dans le monde, à moins qu’il n’y ait de paix entre les religions ». Pour faire un pas sur la voie de la paix à laquelle toutes les religions doivent participer, Al-Azhar a commencé à collaborer avec les grandes institutions religieuses d’Europe, en particulier avec la communauté de Sant’Egidio. […] Je suis ici pour réaffirmer la volonté d’Al-Azhar de continuer à travailler avec toutes les religions et confessions pour construire la paix. Oui ! C’est pour cela je suis venu tendre la main, en tant que musulman, à tous ceux qui aiment la paix, quelle que soit leur religion ou leur appartenance ethnique. »

Kosho Nivano, présidente de l’association bouddhiste Risshō Kōsei Kai, Japon
« Mon grand-père, Nikkyo Niwano (fondateur de l’association bouddhiste Risshō Kōsei Kai – ndlr), s’est humblement consacré à défendre la paix dans le monde au travers du dialogue interreligieux. En 1965, invité au concile Vatican II, il fût profondément marqué et inspiré par le pape Paul VI […] et désira, dès lors, « devenir un pont entre les religions ». Ceux qui pensaient que la coopération interreligieuse était un non-sens se moquait de lui. Cependant, il avait la conviction que « le monde ne pouvait être en paix si les religions ne dialoguaient pas entre elles ». En 1970, suivi par d’autres leaders religieux, il a organisé la première Conférence mondiale des religions pour la paix à Kyoto. […] Dialoguer n’est pas juste bavarder. Il s’agit d’établir les bases d’une interaction entre personnes différentes dont la volonté de dépasser les contradictions et les conflits sera nourrie de la rencontre de valeurs différentes et de l’acceptation préalable de ces différences. […] Mon grand-père avait l’habitude de dire qu’un « idéal n’est pas atteint lorsque l’objectif fixé est totalement accompli, mais qu’il commence à se réaliser à partir du moment où l’on fait un premier pas dans sa direction. »

Repères

La communauté de Sant’Egidio
1968. Le concile Vatican II s’achève à peine. Andrea Riccardi n’a pas encore 20 ans quand il décide de réunir d’autres lycéens romains autour de la lecture de l’Évangile. La communauté de Sant’Egidio, du nom d’une église romaine qui porte ce nom, vient de naître. Très vite, portée par la prière et la communication de l’Évangile, elle parcourt la banlieue de Rome où beaucoup de pauvres vivent alors dans des baraques et donnent des cours aux enfants. Depuis, Sant’Egidio est devenue une association publique de laïcs reconnue par l’Église. Présente dans 70 pays, elle compte plus de 50 000 membres engagés dans la solidarité avec les pauvres, l’œcuménisme, le dialogue entre les religions et la promotion de la paix. Depuis l’appel à la paix lancé par le pape Jean-Paul II en 1986, elle invite chaque année responsables religieux et représentants de la société civile du monde entier à se retrouver lors d’une rencontre internationale pour la paix.

Communauté de Sant’Egidio