Guillaume Goubert l’écrit en une du quotidien La Croix du 1er septembre : à ses yeux, la réforme du code du travail portée par le gouvernement d’Édouard Philippe s’inscrit dans une logique de « décentralisation » destinée à permettre aux employeurs et salariés de pouvoir
« discuter plus directement, en premier lieu dans les entreprises
de petite taille »
.

S’il prend bien soin d’écrire que « la suite reste à écrire », l’éditorialiste espère toutefois que « cette forme de subsidiarité (contribuera) à plus de souplesse et de dynamisme du tissu économique, au bénéfice de la création d’activités économiques et d’opportunités d’emploi ».
Rassurez-vous, Points comme Un n’entend pas juger ici de l’opportunité ou de l’efficacité présumée des mesures évoquées. « D’autant que le fait religieux n’a rien à voir là-dedans ! », seriez-vous peut-être tentés d’ajouter… À force d’entendre parler de « dignité de la personne », « solidarité », « justice », « subsidiarité » ou encore de « bien commun », il nous a toutefois paru légitime de profiter de l’occasion pour revenir sur quelques principes de la doctrine, ou pensée, sociale de l’Église catholique. Très peu (voire pas) connue du grand public, cette vision mérite pourtant le détour. Il ne s’agit bien évidemment pas de suggérer que cette doctrine ecclésiale, pas plus qu’une autre, devrait s’imposer aux réalités sociétales, mais de s’intéresser à l’éclairage qu’elle peut apporter au débat. Avec son encyclique Laudato si’, le pape François n’a-t-il pas positivement contribué à un plus large partage des problématiques écologiques bien au-delà du périmètre chrétien et des convictions de chacun ?

« Subsidiarité », l’un des mots employés par Guillaume Goubert, fait justement référence à cette doctrine sociale véritablement mise en forme à partir du 19e siècle. C’est à cette époque de forte industrialisation et d’appel à l’intervention de l’État par les catholiques sociaux, résolus à ce qu’un minimum de droits soient accordés aux ouvriers, que l’Église fait sien ce concept. La subsidiarité implique qu’une entité politique ou administrative puisse intervenir dans les affaires d’un corps intermédiaire (une catégorie sociale, une commune, une région…) si, et seulement si, celle-ci ne peut parvenir à ses fins par ses seuls moyens. « La communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent être réalisés de manière suffisante par les États membres », est-il ainsi précisé dans le fameux traité de Maastricht. De quoi susciter une interprétation… et son contraire. Si trop peu de subsidiarité peut nuire à la solidarité, trop de subsidiarité peut réduire la responsabilité et la liberté des communautés intermédiaires. Il convient donc de trouver le juste équilibre au nom du respect de la dignité humaine et de la construction du bien commun. Ni individualisme, ni collectivisme. Si « le principe de subsidiarité (…) donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux », il « exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir », note le pape François (Laudato si’ 196).

Marqué par la lutte du syndicat Solidarnosc, Jean-Paul II s’est fait le porte-parole d’une solidarité revendiquée comme une véritable « vertu chrétienne » qui « nous aide à voir l’autre – personne, peuple ou nation – non comme un instrument dont on exploite les capacités mais comme notre semblable » (Sollicitudo reis socialis 39 – 40). Pour un chrétien, tout homme, quel que soit ses croyances, sa culture, ses origines…, est « à l’image » de Dieu. Tous partagent donc une seule et même condition humaine, ainsi qu’un devoir de fraternité et de solidarité envers l’autre, de justice et d’égalité également. Et l’Église de rappeler que « tous les hommes ont le droit de participer à la vie économique de la société » (Gaudium et spes 67). L’homme n’a pas vocation à être un individu isolé, solitaire et mû uniquement par ses seuls intérêts primaires. Il s’accomplit pleinement dans la relation à l’autre, à l’environnement, à la transcendance. « La personne humaine (…) doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions » (Gaudium et spes 25).

On trouve là toute l’essence du personnalisme chrétien. Pour ce mouvement initié avant la Seconde guerre mondiale par Emmanuel Mounier, également fondateur de la revue Esprit où écrivirent notamment les philosophes Emmanuel Levinas et Paul Ricœur, la société doit faire du respect de la dignité des personnes qui la constituent son alpha et son omega. Vue sous cet angle humaniste, la société est un tout où l’un ne va jamais sans l’autre. L’individualisme débridé et purement égoïste, négation de toute interdépendance, menace de la détruire quand son antithèse, la dilution dans la masse, tend à priver la personne de sa liberté de penser et d’agir. Il s’agit donc de dépasser ces deux dimensions sclérosantes en redonnant à la logique d’un dialogue constructif, inhérente au dynamisme de la relation, la primauté sur celle d’opposition systématique.

Si, comme l’espère Guillaume Goubert, la réforme du code du travail contribue à libérer le dialogue entre les acteurs économiques, il sera donc difficile de s’en plaindre. Sans oublier, comme nous le rappelle Paul Ricœur, que « les sciences mises en jeu par les économistes, par les « calculateurs sociaux » ne sont pas armées pour (les) problèmes de sens, parce que ce sont essentiellement (…) des sciences instrumentales (….) Par conséquent, il reste le problème de l’orientation générale, le problème des choix fondamentaux, et finalement la grande question du sens » (Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, p. 36).

En savoir plus

Doctrine sociale catholique | Gaudium et spes (texte intégral)
Sollicitudio reis socialis (texte intégral) | Laudato si’ (texte intégral)
Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, Paul Ricœur, Labor et Fides
Le personnalisme, Emmanuel Mounier, PUF

Photo : le Premier ministre Édouard Philippe, à l’Élysée, lors du conseil des ministres franco-allemand du 13 juillet 2017 © Frederic Legrand – COMEO / Shutterstock.com