En adaptant au théâtre son roman épistolaire Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? (Seuil), l’islamologue Rachid Benzine ajoute une corde à un arc déjà tendu d’ouvrages et de prises de parole sur le Coran, l’islam et le phénomène de radicalisation. Comme si, après avoir porté le fer sur le terrain des idées et de la connaissance, le chercheur franco-marocain s’autorisait à recourir à l’émotion pour faire passer son message de fraternité.

Saisir
au cœur 

Pari gagné si l’on en juge par les réactions du public lyonnais rassemblé au parc de la Tête d’Or, le 8 juillet, pour l’édition 2017 de Dialogues en humanité. Rachid Benzine et la jeune comédienne belge Delphine Peraya ont su toucher l’auditoire en plein cœur, le saisir d’entrée pour ne plus le lâcher. Le temps d’une lecture. Le temps d’une correspondance poignante entre un intellectuel musulman « libéral », héraut de l’esprit critique, promoteur d’une lecture moderne du Coran, et sa jeune fille, Nour, partie rejoindre Daesh en Irak, pleine d’enthousiasme et d’illusions. Pleine de soif de « justice » et de haine pour cet Occident qu’elle a préféré fuir.

« Il y a sans doute une prise de conscience sur la nécessité de rejoindre des publics qui ne lisent pas facilement ou plus, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas instruits (…), d’aller à leur rencontre, non pas en faisant des conférences qui auront tout de suite un aspect trop intellectuel, trop conceptuel, mais en jouant, confirme le père Christian Delorme, prêtre du diocèse de Lyon et du Roannais, délégué épiscopal pour le dialogue interreligieux. On pense à Paolo Freire, dont la pédagogie des opprimés s’est beaucoup appuyée sur la lecture et le théâtre dans les années 70 en Amérique latine. C’est un théâtre qui va rejoindre les gens là où ils sont, dans les maisons de quartier, sur les places publiques. » Pour ce proche de l’auteur, Lettre à Nour montre « tout le tragique de la difficulté d’une communication, de la compréhension ». De fait, la force des mots, la puissance, parfois brutale, des images qui éclaboussent l’imaginaire du spectateur rapprochent de ce père et de sa fille, tous deux en perte de repères. Bouleversés et bouleversants.

Théâtre
et littérature

Lettres à Nour était également au programme du Festival d’Avignon 2017. Interprétée par Charles Berling et Lou de Laâge, elle a fait l’objet d’un enregistrement en public diffusé sur les ondes de France Culture, dans l’émission Fictions. Charles Berling portera à nouveau le texte de Rachid Benzine le 17 novembre 2017 à Toulon, à l’occasion de la Fête du livre du Var. La réplique lui sera donnée par Anna Cervinka.
Rachid Benzine fait aussi l’actualité littéraire, avec la publication de Finalement, il y a quoi dans le Coran ? (La Boîte à Pandore). Co-écrit avec Ismaël Saidi, auteur, metteur en scène et comédien belge dont le succès de la pièce Djihad ne se dément pas, en Belgique comme en France, ce livre ne l’éloigne pas totalement de l’univers théâtral. De là à imaginer une future adaptation ? Réponse dans l’interview de Rachid Benzine à lire en septembre, dans Points comme Un #2.
Finalement, il y a quoi dans le Coran ? a donné lieu à une rencontre (à découvrir en vidéo sur pointscommeun.fr) avec le père Christian Delorme, organisée par la librairie lyonnaise La Procure, le 7 juillet. L’occasion d’entendre le P. Delorme évoquer le parcours, la vision et la méthode de Rachid Benzine, les liens qu’ils entretiennent depuis plus de vingt ans ou la place du texte sacré dans l’islam et dans le christianisme.