En interprétant Hallelujah, de Leonard Cohen, lors de l’émission
The Voice diffusée le 3 février 2018, Mennel Ibtissem ne livre pas qu’une superbe prestation. Musulmane, la jeune chanteuse  prétend porter également un message de paix.
N’est-ce pas en mêlant l’arabe à l’anglais qu’elle reprend l’hymne à l’amour d’un artiste « juif pratiquant et errant (…), moine bouddhiste zen, grand lecteur de la Bible et admirateur de Jésus-Christ » comme le souligne Gilles Tordjman, dans Rolling Stones (1) ? C’était se réjouir
un peu trop vite…

Tout commence par un foulard, celui que porte Mennel Ibtissem sur le plateau de The Voice. « Voile islamiste » pour certains, bien que plus proche du shayla que du hidjab couvrant les cheveux, les oreilles et le cou , il agite rapidement les réseaux sociaux. Les médias suivent, talk-shows en tête. Puis la polémique s’emballe quand ressortent d’anciens messages Facebook postés par la jeune fille après les attentats de Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray. « Les vrais terroristes, c’est notre gouvernement », peut-on notamment y lire. Depuis, Mennel a quitté The Voice, présenté ses excuses, souligné son amour pour la France et condamné le terrorisme « avec la plus grande fermeté ». Elle admet avoir « mûri » et mesure aujourd’hui « le manque de réflexion de ces messages ». Mais la colombe de la paix a du plomb dans l’aile…
Pour Sylvie Taussig, co-auteur avec Bernard Godard du livre Les musulmans en France, le « cas » Ibtissem nous dit quelque-chose de l’existence d’une « idéologie » (2) partagée par un certain nombre de nos concitoyens. Il dit aussi beaucoup d’une confusion des esprits nourrie de méconnaissances, de désinformations et d’addiction aux réseaux sociaux. On twitte à vue, sans sommation. Feu, contre-feu. Sous le déluge des Like et des RT, difficile de faire entendre autre chose que le bruit des armes. Mennel chantait encore que les messages dénonçant une banalisation du voile et une atteinte au principe de laïcité fusaient déjà.

Des médias en question(s), un colloque pour réponse(s)
Du voile au burkini, des menus « confessionnels » à la cantine jusqu’aux signes ou monuments religieux dans l’espace public… chaque affaire, à des degrés divers et dans des contextes cultuels, culturels, sociaux et politiques particuliers, enflamme les passions. Le poison de l’invective et de la diabolisation se cyber-diffuse, trouble les âmes, ronge les cœurs. Jusqu’à entraîner parfois dans leur sillage des médias que l’on souhaiterait pourtant plus pompiers que pyromanes. Sans prendre l’effet (miroir, celui de notre société) pour la cause, s’interroger sur les rapports entre médias, fait religieux et laïcité serait-il illégitime ? « Non », semblent répondre l’Observatoire de la laïcité et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), co-organisateurs du colloque « Les médias et la laïcité », tenu le 24 janvier à Paris. Par la qualité des intervenants, ce rendez-vous entendait souligner « la nécessité d’une grande conversation publique constante sur ce grand principe de concorde » qu’est la laïcité. Les quelques extraits qui suivent sont une invitation à poursuivre la discussion, peut-être une base de réflexion. C’est à ce prix que la laïcité demeurera – deviendra ? – cet outil de réconciliation qu’avaient espéré ses promoteurs (à lire sur pointscommeun.fr : Laïcité, avec ou sans « s » ?) et non une arme de division massive.

(1) Rolling Stone, décembre 2016 
(2) la-croix.com, 12 février 2018

Ils ont dit…

Jean-Louis Bianco, président de l'Observatoire de la laïcité

Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité
« La laïcité nécessite un formidable travail d’éducation populaire. Formidable et difficile car le sujet demeure inflammable. Beaucoup de confusions, par ignorance ou par volonté d‘instrumentalisation, nuisent au débat (…) Produit de notre histoire qui conduit au droit, la laïcité est avant tout un principe politique traduit par des règles juridiques. Il repose sur trois piliers : liberté, neutralité et citoyenneté. (…) Les couvertures et titres de presse ont un rôle incontestable. Leur poids sur nos appréciations est considérable. Mettre une photo d’une femme en burka en une quand on titre sur le voile n’est pas déontologique. (…) L’affirmation de l’islam provoque des peurs. Elle a créé un choc culturel, mais la question est souvent assez mal posée. On ne parle pas assez des acteurs de terrain musulmans qui font des choses positives. (…) Il faut appliquer la loi avec sérénité et fermeté, fermeté et sérénité. Il existe une volonté d’un islam politique, mais elle n’est pas portée par la majorité des musulmans de France. En disant cela, je ne défends pas une opinion ; je rappelle des faits. »

Martial Foucault, directeur du CEVIPOF
« La question des médias pose celle de la pratique journalistique, médias sociaux compris, lesquels constituent un espace d’expression détenu par des acteurs privés. Espace de libération de la parole, mais aussi espace de déversement, d’opinions haineuses, prosélytes qui soulignent un manque crucial de régulation. »

Jean Baubérot, professeur émérite, EPHE

Jean Baubérot, professeur émérite, premier titulaire de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’École pratique des hautes études
« Lorsqu’ils parlent de la laïcité, les médias évoquent encore parfois des amendements refusés et qui ne figurent donc pas dans la loi de 1905. Ils citent beaucoup, mais rectifient-ils lorsque les citations véhiculent des contre-vérités ? (…) Depuis 1905, on a toujours eu tendance à oublier ce qui fonctionnait pour se focaliser sur les conflits, toujours plus faciles à mettre en scène (…) Les médias ne doivent pas prendre pour argent comptant les propos des différents acteurs qui interviennent sur le sujet.  »

Benoît Fauchet, journaliste chargé de la rubrique « religions / laïcité », AFP
« On est souvent amené à écrire sur la laïcité en réaction à une polémique, et le mot est faible lorsque l’on voit la teneur des échanges sur les réseaux sociaux, et non à évoquer une controverse constructive. Cela nous oblige souvent à accompagner nos dépêches de paragraphes expliquant le contexte (…) Le moins que l’on puisse dire est que le débat reste très miné. Écrire sur la laïcité en France, encore aujourd’hui, exige de faire attention aux mots que l’on utilise.  »

Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef, La Croix

Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe du journal La Croix
« Deux événements nous ont amené à avoir un traitement et un suivi spécifique des questions liées à la laïcité : l’affaire du voile à Creil, en 1989, puis le 11 septembre, date après laquelle tout change dans la façon dont la religion va devenir l’une des préoccupations des médias. Les choses se sont singulièrement compliquées depuis les attentats survenus en France. Pas une semaine sans polémique. Parler sereinement est devenu difficile tant la tentation de l’essentialisation se fait de plus en plus forte. Le rythme de plus en plus effréné de l’actualité ne favorise pas non plus la nuance. »