Pas de paix sans dialogue entre toutes les composantes de nos sociétés ! C’est l’un des messages de Sant’Egidio à l’occasion de son rassemblement pour la paix (Paths of Peace, Chemins de paix), organisé en Allemagne, du 10 au 12 septembre derniers. Aux côté des dignitaires religieux, nombre de membres de la société civile. La présence de Patrick Pouyanné, PDG de Total, n’était pas la moins attendue.

« De la com’ ! » clameront ceux pour qui Total symbolise un capitalisme carnassier, tant sur le plan humain qu’environnemental, prêt à tout pour le business. C’est pourtant peu dire que l’intervention de Patrick Pouyanné sur le thème « Économie et justice sociale », à l’image de Chemin de paix 2017 dans sa globalité, n’aura pas vraiment fait les gros titres des médias, en France comme ailleurs. On peut légitimement regretter qu’un événement porteur d’espoir ait à nouveau, une fois de plus, si peu attiré l’attention médiatique… En matière d’image, les bénéfices resteront donc limités.
En répondant à l’invitation de Sant’Egidio, Patrick Pouyanné reconnaît la paix, le développement, le justice sociale, l’éducation et le respect de l’environnement comme autant de valeurs cardinales que l’intérêt purement économique ne peut plus, ne doit plus ignorer. Cela fait sens. Tout comme sa participation à un tel débat. Comme l’a souligné un évêque luthérien norvégien présent à Münster, « le dialogue constitue en lui-même un signe d’espoir dans un monde en souffrance et peut nous conduire à trouver, ensemble, des chemins de paix ».
Composé de conseils pratiques liés à l’organisation du travail et de rappels sur les différentes traditions spirituelles, le premier guide sur le fait religieux édité récemment par Total à l’intention de ses collaborateurs semble faire écho à l’expression « religions et cultures en dialogue » choisie par Sant’Egidio pour illustrer son rassemblement.

Conférence "Économie et justice sociale", Paths of Peace 2017 Sant'Egidio © pointscommeun.fr 2017 (2)

Intervention* de Patrick Pouyanné, PDG de Total, Paths of Peace 2017 
«  Je suis enchanté de participer à ce dialogue organisé par Sant’Egidio. Cela pourrait vous sembler étrange que le PDG de l’une des principales entreprises internationales participe à ce rendez-vous autour du dialogue interreligieux, mais je crois fermement que, présent dans 130 pays où nous employons près de 100 000 personnes, dans un domaine d’activité où les données géopolitiques comptent tant, Total peut contribuer à construire des ponts entre les pays. C’est la raison pour laquelle je suis présent ici.
Que signifie « justice sociale » pour une entreprise comme Total ? Vous pouvez me voir comme le symbole du grand capital, et considérer ma présence parmi vous comme une provocation. Pour répondre à cela, je voudrais développer deux idées. La première est liée à l’énergie que nous produisons. Nous la produisons pour que le monde et les populations puissent en profiter. Mais quand on parle d’énergie, on parle aussi de défis environnementaux. Combiner ces deux aspects, la production d’énergie d’un côté, la prise en compte de challenges climatiques, constitue l’une des parts constitutives de la justice sociale. Dans un second point, je souhaiterais évoquer les accusations portées contre des entreprises comme Total, et plus largement contre la mondialisation, considérées ici et là comme responsable de l’augmentation des inégalités et de destructions environnementales. Lors des dernières élections présidentielles françaises, les partis opposés à la mondialisation ont recueilli 25 % des suffrages. Il nous appartient de répondre aux questions de justice sociale que cache un tel résultat. L’énergie est l’un des fondements de notre économie. Nous avons besoin d’énergie, et cette énergie doit être disponible. Tous nos clients, sans exception, veulent avoir accès à une énergie dont la fourniture doit être fiable. L’énergie doit être aussi abordable, au moindre coût. Et propre quant à son impact sur le changement climatique. Ces trois challenges sont d’importance équivalente. Aujourd’hui, dans le monde, 1,5 milliard de personnes n’a pas accès à l’énergie. Pouvoir accéder à cette énergie est fondamental pour eux car l’énergie est indispensable à leur développement. Ces populations veulent disposer d’une énergie peu chère car sinon, leur économie ne pourra pas se développer. En outre, nous devons combiner ces exigences avec celles liées au changement climatique.

Patrick Pouyanné, PDG de Total, Paths of Peace 2017 Sant'Egidio © pointscommeun.fr 2017

Bien sûr, les entreprises pétrolières et gazières peuvent être considérées comme étant directement à l’origine de 30 % des émissions de CO2, mais je crois fermement que nous pouvons apporter des solutions à cela et que nos entreprises doivent justement faire partie de la solution. Nous devons faire face aux réalités, et le changement climatique en est une, il n’y a aucun doute là-dessus. Il nous appartient d’utiliser toute nos capacités techniques et financières afin de rendre possible cette transition énergétique.
Pour une entreprise comme la nôtre, cela signifie que si nous voulons tenir le cap des 2 °C dans 20 ans tel qu’il a été défini par le traité de Paris, la demande en pétrole devra être moins élevée. Les dirigeants des compagnies pétrolières éprouvent quelques difficultés à le dire, mais cela est une réalité. Tous les scenarii vont dans ce sens. Il est donc inutile de mener des explorations en Arctique où ailleurs.
« L’âge du fer ne s’est pas terminé à cause d’un manque de fer ; l’âge du pétrole ne se terminera pas non plus à cause d’un manque de pétrole », disait un ministre saoudien en 2000. De fait, les technologies évoluent. Demain, nous serons dans une nouvelle ère énergétique. Nous avons besoin d’énergie, d’une énergie renouvelable, mais des technologies existent pour accomplir cette transition. Ne cherchons donc pas à découvrir de nouveaux gisements et des méthodes de production plus compliquées qui poseraient de nouveaux problèmes environnementaux. C’est là la stratégie de Total. Le gaz offre une bonne solution pour aider à la transition énergétique. Quand vous n’avez pas de soleil ou pas de vent, vous avez besoin d’une énergie flexible pour pouvoir vous éclairer. Et le gaz peut être cette source d’énergie. Nous devons également investir dans ces nouvelles énergies que sont le solaire et l’éolien, ainsi que dans les techniques de stockage, autre point fondamental pour leur développement. Alors oui, nous sommes une compagnie pétrolière et gazière. Oui, nos productions sont à l’origine d’émissions de CO2. Et nous ne pouvons faire comme s’il n’en était rien. Nous ne pouvons nous contenter de dire : « C’est notre business et nous allons continuer comme cela ». Parce que je veux, et mon successeur dans vingt ans le voudra également, que cette entreprise survive. Nous voulons préparer le futur. C’est notre mission. Nous sommes aujourd’hui l’une des plus importantes compagnies mondiales et souhaitons le rester. Nous voulons donc, définitivement, investir et rediriger une part de nos revenus pétroliers vers ces nouvelles énergies, de manière responsable.

Patrick Pouyanné, PDG de Total, Paths of Peace 2017 Sant'Egidio © pointscommeun.fr 2017

Second point : que pouvons-nous faire vraiment pour répondre à ces sentiments d’injustice qui menacent, même dans nos pays développés ? C’est un petit peu étrange car la vision de ce qui survient en Europe est très différente dans les pays émergents. Dans nos pays, les gens accusent la mondialisation et les traités commerciaux d’être responsables de tous les problèmes. Permettez-moi juste quelques rappels. En grande partie grâce à la mondialisation, l’extrême pauvreté, c’est-à-dire moins de 2 dollars par jour et par personne, a été réduite de 44 % à 30 % de la population mondiale au cours des trente dernières années. La mondialisation a donc eu des effets positifs en matière de développement dans ces pays. C’est un premier point. Même dans nos pays développés, au cours de ces 30 dernières années, le revenu moyen a augmenté de 25 %. Les gens peuvent trouver à redire, mais la mondialisation a également entraîné une hausse de la richesse dans nos pays occidentaux. Ce qui est également vrai, c’est que les inégalités ont aussi augmenté dans le même temps. Dans nos pays occidentaux, la rapport entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres est passé de 7 à 10. Nous avons donc une amélioration globale mais plus d’inégalités. C’est clairement quelque chose que nous devons réparer, mais nous faisons face à ces forts sentiments de manque de confiance des populations envers leurs leaders politiques et économiques. Et cela ouvre la voie aux populismes. Ce qui, évidemment, n’est pas la bonne réponse. Donc nous devons faire face à ce risque de division. La carte du vote aux présidentielles françaises montrent deux choses. La première : que les populations des campagnes et des territoires périphériques, à l’extérieur des grands centres urbains, ont exprimé un vote contestataire. Ces personnes ne se sentent clairement pas incluses dans le mouvement global. La seconde : que les jeunes des banlieues, sans emploi ni espoir, moins éduqués, se sentent perdus et ne savent pas où aller… Le problème tient moins à l’immigration qu’au sentiment qu’ont ces populations de ne pas être, elles aussi, bénéficiaires de la mondialisation, des nouvelles technologies, de la modernité. »

Patrick Pouyanné, PDG de Total, Paths of Peace 2017 Sant'Egidio © pointscommeun.fr 2017

Chez Total, les taxes versées dans l’ensemble de nos pays représentent 60 % de nos revenus. On a pu se dire qu’une fois ces taxes payées, il revenait aux États de s’occuper de solidarité, de leurs territoires périphériques, de leur jeunesse. Je pense que nous avions probablement tort. Même dans nos pays occidentaux où l’État est puissant, il ne peut pas tout faire. La raison d’être d’une entreprise, même mondiale comme Total, est de prendre soin des territoires où elle est impliquée, où elle produit aujourd’hui, où elle produisait hier, et notamment de leur jeunesse. Nous sommes aujourd’hui vus comme un acteur sociétal fort et non simplement comme un acteur économique. Notre mission n’est pas juste de produire des bénéfices, des revenus et de distribuer des dividendes. C’est plus que cela. Quel est le niveau d’engagement, que devons-nous faire pour démontrer réellement, de manière pragmatique, que cette solidarité est à l’œuvre dans les territoires où nous nous trouvons ? Nous nous sommes engagés dans une démarche de responsabilité sociétale de l’entreprise, et ce n’est pas qu’un slogan car elle doit devenir une réalité. Nous avons décidé d’allouer chaque année plusieurs centaines de millions de dollars à des actions de solidarité, par l’intermédiaire de soutien à des associations, de partenariats avec les municipalités, pour participer à la vie des communautés sociales. Ce n’est pas simple car nous pouvons être perçus, encore une fois, comme « intrusifs ». Nous devons trouver le juste équilibre. Et il y a un domaine particulier qui est celui de l’éducation. Nous avons décidé de doubler le nombre de jeunes, passant de 3 000 à 6 000, pris en charge chaque année pour les éduquer et les former au sein de l’entreprise. Nous devons participer au mouvement global et amener la société à comprendre que nous ne sommes pas seulement utiles à nos actionnaires mais aussi pour toutes nos parties prenantes, ce qui pour moi constitue la définition même d’une entreprise. »

* Discours prononcé en anglais, traduction pointscommeun.fr

Repères

La communauté de Sant’Egidio
1968. Le concile Vatican II s’achève à peine. Andrea Riccardi n’a pas encore 20 ans quand il décide de réunir d’autres lycéens romains autour de la lecture de l’Évangile. La communauté de Sant’Egidio, du nom d’une église romaine qui porte ce nom, vient de naître. Très vite, portée par la prière et la communication de l’Évangile, elle parcourt la banlieue de Rome où beaucoup de pauvres vivent alors dans des baraques et donnent des cours aux enfants. Depuis, Sant’Egidio est devenue une association publique de laïcs reconnue par l’Église. Présente dans 70 pays, elle compte plus de 50 000 membres engagés dans la solidarité avec les pauvres, l’œcuménisme, le dialogue entre les religions et la promotion de la paix. Depuis l’appel à la paix lancé par le pape Jean-Paul II en 1986, elle invite chaque année responsables religieux et représentants de la société civile du monde entier à se retrouver lors d’une rencontre internationale pour la paix.

Sant’Egidio France