Lors de ses neuf années passées au Foyer protestant de La Duchère, le pasteur Pierre-Olivier Dolino aura œuvré sans relâche pour la solidarité, le dialogue et l’ouverture à l’autre. Toujours au service de la population. Le 15 juin dernier, le Foyer ne parvenait pas à contenir toutes les personnes venues lui dire au revoir et merci, quinze jours avant la fin officielle de sa mission lyonnaise. L’occasion d’un entretien bilan avant de poursuivre l’aventure à Marseille, dans le quartier de la Belle de Mai où se trouve l’une des implantations de la Mission Populaire Évangélique de France.

Vivre en fraternité avec la population 

Confessionnelle, philosophique, sociale, générationnelle ou… politique, la diversité était au rendez-vous lors de votre soirée de départ, comme une sorte de symbole de votre action à La Duchère ?
Permettez-moi d’abord de remercier toutes celles et tous ceux qui sont venus me manifester leur amitié, et témoigner ainsi du rôle que tient le Foyer protestant au cœur de la cité. Cette diversité est d’abord celle de La Duchère. La mixité y est nettement plus marquée que ce que j’avais pu connaître auparavant à Belleville. Elle illustre ensuite sans doute cette disponibilité gratuite à l’autre, sans exception, qui guide une mission qui n’a de sens que lorsqu’elle se met au service d’une population. Mon ministère consiste à vivre « dans la vraie vie », en fraternité avec les femmes et les hommes qui habitent le quartier. Le Foyer, c’est un lieu à part, atypique, un atelier d’expériences humaines où se mêlent religion, social et politique dans une dynamique fraternelle. Par nature, le protestantisme ne saurait travailler uniquement pour lui-même. Son caractère minoritaire l’invite à s’ouvrir pleinement aux réalités sociales qui nous entourent.

Quelles réussites vous satisfont-elles le plus ?
Je veux retenir toutes les joies nées des parcours de gens qui ont poussé la porte du Foyer pour trouver de l’aide, une écoute, et qui se sont ensuite engagés dans la maison en devenant bénévoles. Ils y ont retrouvé la parole. Pour certains, ce cheminement était comme une forme de résurrection, de reprise en main d’une existence souvent compliquée. Cette dimension relationnelle a été un enrichissement permanent.
La multiplication par deux ou trois du nombre des bénévoles, la hausse de la fréquentation et la rénovation de la maison constituent d’autres points très positifs. Cette évolution s’inscrit dans la continuité des actions de mes prédécesseurs. Mon regret est de n’avoir pas vu toutes les situations se débloquer systématiquement. Quand neuf familles ont pu trouver un toit pour l’hiver, si la dixième reste à la rue,
c’est forcément un échec…

Trop facilement réduit à la violence qui pouvait s’y déclencher et au communautarisme qui pouvait s’y développer, vu comme un territoire accumulant les problèmes, La Duchère jouit aujourd’hui d’une image plus positive. On loue le programme de rénovation urbaine qui en transforme le paysage, la réussite du club de foot local, aux portes de la Ligue 2, ou encore l’action menée par le Groupe Abraham en faveur du dialogue interreligieux. Fait-il bon vivre ensemble sur le « plateau » ?
Comme dans beaucoup d’endroits en France, et pas uniquement dans les cités, l’entre-soi a été une réalité duchéroise. Les gens se côtoyaient plus qu’ils ne se fréquentaient. C’est, malheureusement, un fonctionnement assez humain contre lequel il faut essayer de lutter tous les jours. Le Groupe Abraham fait partie de ces acteurs de proximité qui permettent de construire et d’entretenir l’échange entre citoyens, au niveau des personnes plus que des institutions et de leurs représentants. Il rassemble des gens qui croient ou qui ne croient, en recherche. Ils n’ont pas forcément les mêmes convictions philosophiques ou politiques, mais ils partagent une même envie : celle d’apprendre sur l’autre, de l’autre, en travaillant à partir des textes. L’idée consiste à se convertir soi-même, à l’accueil et à l’écoute, plutôt que de vouloir convertir son prochain.

Bien commun
et pensée collective

Le Groupe Abraham de La Duchère incarne-t-il ce fameux « modèle lyonnais » d’une laïcité apaisée et ouverte au fait religieux dont le nouveau ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, ancien maire de Lyon, se veut l’ardent promoteur ?
J’ai effectivement eu la chance de pouvoir m’appuyer sur cette tradition locale d’un dialogue interreligieux et entre les religions et les pouvoirs publics régulier et assumé. C’est une chance car la laïcité est le cadre qui nous permet de vivre ensemble. Cette valeur a pu être laissée de côté ces dernières années, sur fond de durcissement identitaire. C’est pourtant un vrai chemin d’ouverture qu’il convient de se ré-approprier. Elle ne doit pas, ne peut pas faire l’économie du fait religieux. Que Lyon puisse donner l’exemple et montrer que cette vision de la laïcité peut fonctionner, on ne peut que s’en féliciter. Mais il ne faut pas oublier tout le travail qu’il reste à accomplir. Au sein du Groupe Abraham, comme dans de nombreux autres rassemblements interreligieux, il n’est pas toujours facile d’avoir une vraie diversité. Des efforts sont encore à faire pour inciter et convaincre au dialogue, pour que les gens osent s’exposer au débat. On sent encore, parfois, des réticences, des craintes à s’afficher dans ce dialogue. Au niveau des responsables religieux, nous sommes parvenus à installer des rapports de confiance qu’il faut sans doute entretenir de manière encore plus régulière. Les représentants des cultes ont un rôle d’entraînement à jouer. Ils donnent l’exemple, mais le vrai défi se situe toujours au niveau de la base populaire des communautés.

L’optimisme reste de mise ?
Complètement. L’affirmation en France d’une « nouvelle » religion comme l’islam ne peut se faire sans crispations ni appréhensions, sans durcissement identitaire, mais elle produira forcément du lien et du dialogue. Souvenons-nous simplement de l’évolution des rapports entre catholiques et protestants… Je suis persuadé, pour ma part, que la lame de fond de la sécularisation passera aussi sur l’islam de France comme sur toutes les autres confessions. À nous chrétiens, juifs ou agnostiques de prendre notre part dans ce mouvement.

Avez-vous des conseils à donner au pasteur Christian Bouzy, qui vous succèdera à la rentrée ?
Pas vraiment, si ce n’est de toujours s’appuyer sur les femmes pour que les liens d’amitiés et de fraternité donnent les plus beaux fruits possibles. Leur rôle en la matière est extrêmement fécond. Je suis certain que Christian, comme j’ai pu moi-même le faire, s’inscrira dans la continuité du Foyer protestant de La Duchère et trouvera dans son équipe toutes les forces nécessaires pour être au service des habitants du quartier, les accompagner dans leur vie quotidienne, culturelle et spirituelle, et pour former des témoins ancrés et ouverts à l’altérité.

Que vous souhaitez pour la suite de votre ministère à Marseille, dans le quartier de la Belle de Mai ?
D’y développer avec la même joie qu’ici un projet de fraternité au cœur de la ville.

Repères

La Mission Populaire Évangélique de France
La MPEF (ou Miss Pop), membre de la Fédération Protestante de France, entend vivre et manifester l’Evangile dans le milieu populaire, en solidarité avec ses luttes, ses espoirs, ses tâtonnements. Elle est organisée en lieux de communauté appelés Fraternité, « frats », ou foyer, implantés dans les grandes régions industrielles et urbaines de France, en région parisienne (Fontaines-au-Roi, Grenelle, Maison-Verte, Trappes), à Hayange, La Rochelle, Lyon, Liévin, Marseille, Nantes, Hayangue, Roubaix, Rouen et Saint-Nazaire.

@FoyerProtestantDuchere (Facebook) | missionpopulaire.org
@MissionPopulaire (Facebook)

Groupe Abraham
Créé en 1986 par des habitants du quartier lyonnais de La Duchère juifs, chrétiens, musulmans ou en recherche, tous citoyens engagés dans un esprit de respect mutuel et un souci de se rencontrer, le Groupe Abraham permet à chacun d’exprimer ses convictions, d’entendre celles des autres et d’apprendre à se re-connaître dans la différence et le respect. Lieu de rencontre, de partage et d’activités, il rapproche les femmes et les hommes pour un meilleur « vivre ensemble ». Pour ses 30 ans, le Groupe d’Abraham a recueilli les paroles d’une centaine de jeunes de l’ouest lyonnais. Le projet « Sacrées paroles ! » a été l’occasion d’une journée de rencontre et d’échange sous le signe de la diversité culturelle, cultuelle, sociale et générationnelle.

groupe-abraham-duchere.fr | @sacreesparoles (Facebook)
« Sacrées paroles ! » sur RCF Lyon

Ils ont dit…

Hubert Julien-Laferrière (maire du 9e arrondissement de Lyon 2003-2008 puis 2014-2017, élu député de la 2e circonscription du Rhône le 18 juin 2017)
« Je connais le Foyer protestant depuis 1995, année où j’ai été élu pour la première fois. En 22 ans, j’ai pu constater à quel point le Foyer était un acteur important pour le lien social dans le quartier de La Duchère. Je tiens aussi à souligner tout particulièrement l’action formidable menée par le pasteur Pierre-Olivier Dolino en faveur du dialogue interreligieux. Neuf ans, cela constitue un très beau mandat. Bon vent à Pierre-Olivier. »

Étienne Tissot, président du Conseil du consistoire de l’Église protestante unie de France du Grand Lyon
« Au nom de l’EPUdF, je veux remercier Pierre-Olivier pour le ministère formidable accompli pendant neuf ans ici, dans la lignée de ses prédécesseurs. Le Foyer est un lieu de vie exemplaire, d’accueil, de solidarité, de dialogue et d’échange. Cela est dû en grande partie aux qualités de Pierre-Olivier, qui sait regrouper, animer et entraîner les équipes. L’existence d’un tel foyer, c’est l’une des raisons d’être de l’Église, laquelle est faite pour témoigner, pour annoncer la Parole, mais aussi pour aider les autres. C’est ce que nous appelons la diaconie. C’est vraiment ce qui a été fait ici tous les jours. Pierre-Olivier a aussi su développer cet esprit d’accueil largement au-delà du Foyer, en participant à nombreux colloques et en assurant les fonctions de chroniqueur à RCF Lyon. Il a aussi fait beaucoup pour l’Église protestante du Gd Lyon. Ensemble, nous avons beaucoup œuvré pour la complémentarité, indispensable, entre les paroisses et le Foyer. »

Jacques Walter, premier pasteur du Foyer protestant
« On a l’habitude de dire que « ce sont les meilleurs qui partent ». Je n’ai pas besoin de cette flagornerie diplomatique pour dire à Pierre-Olivier que nous avons été heureux avec lui pendant neuf ans. Je veux insister sur le sens de ce qu’il a fait et de ce qu’il a été. Je suis heureux de voir que toute son action s’est inscrite dans la continuité. Il a très bien poursuivi, en l’amplifiant, ce qui avait été décidé et orienté dès le départ, en 1963. Je suis plein d’admiration pour ce qu’il est parvenu à développer. On se souviendra de la rénovation de la maison, aujourd’hui en très bon état. On se souviendra également des 50 ans du Foyer. Les 30 ans du Groupe Abraham furent un autre grand moment, marqué par cette idée géniale d’interviewer tous ces jeunes du coin qui avaient tant de choses intéressantes à dire.
À côté de ces événements, il y avait le quotidien. Pierre-Olivier a toujours été présent et attentif à tous, aux habitants, aux bénévoles comme aux représentants des institutions. Il a su être un homme qui accompagne, qui aide chacun à sortir le meilleur de lui-même. Il sait faire en sorte que chacun prenne sa place, recentrer les choses sur l’essentiel. Pierre-Olivier a su ne jamais oublier les raisons profondes de son action. Je tiens à souligner plus particulièrement tout le travail accompli avec la Cimade. Le Foyer est toujours resté attentif à l’étranger, dont l’écriture nous rappelle qu’il est d’abord un frère. Tout le travail spirituel accompli au Foyer, ce ressourcement constant pour qu’on sache pour qui, avec qui, dans quel sens et avec quel amour on travaille, sont ces eaux vives qui irriguent ces actions.
L’approfondissement spirituel a permis au Foyer de tenir sa place au sein du Groupe Abraham, groupe de réflexion exigeant où chacun essaie de dire sens de sa vie, de sa foi et de ses espoirs. 
Pierre-Olivier a aidé un certain nombre d’entre nous à se trouver, se libérer, se dépasser. Merci à lui pour ce qu’il nous a permis de vivre avec lui avec bonheur. »

La communauté musulmane de La Duchère a salué le pasteur Pierre-Olivier Dolino par la remise d’une calligraphie du verset coranique du Trône (sourate 2, « La Vache ») et par la lecture, par Hafid Sekhri, d’un message de Salah Bayarassou, recteur de la mosquée de La Duchère, absent le 15 juin
« C’est avec grande tristesse que nous assistons au départ de notre ami, notre frère, le pasteur Pierre-Olivier Dolino. Nous avons fait un travail exceptionnel dans le rapprochement entre les différentes communautés duchéroises. Avec le Groupe Abraham, vous avez tissez des liens de compréhension, d’amitié et de fraternité entre les différentes composantes populaires de La Duchère. Nous vous sommes très reconnaissants pour ce travail de longue haleine mené depuis votre arrivée. Nous reconnaissons en vous un homme de grand cœur. Vous avez toujours été à l’écoute et au service des gens qui vous sollicitaient. Vous avez apporté aide et soutien à toutes les personnes en difficulté, indépendamment de leurs origines et de leur foi. Rien qu’à l’annonce de votre départ, vous nous manquez déjà. »

Jean Atlan, Groupe Abraham
« Je veux remercier l’homme de foi, ce grand monsieur qui m’a permis de mettre en pratique les valeurs de fraternité, de dialogue et de tolérance chères à ma famille, au judaïsme, à La Duchère et à notre pays. Cher Pierre-Olivier, je souhaite de tout cœur que l’élan que tu as suscité ici puisse continuer avec ton successeur. »